Il professore dit tout à Miss Ska

Inferno (inédit)Nous aurions pu titrer cet article : Le rivelazioni del professore. En effet, le découvreur d’Inferno a répondu à nos interrogations avant de s’envoler pour une conférence à Brisbane. Ses réponses éclairent notre prochaine édition exclusive du texte inédit de George Sand 

Miss Ska

Merci professeur de bien vouloir répondre à mes questions au sujet d’Inferno. Pour commencer, pourriez-vous nous préciser les circonstances de la découverte de ce manuscrit ?

Ettore Delsedere

Il est très important de bien documenter la découverte d’un manuscrit ancien. Le lieu peut livrer quantité d’indices. Au cas présent, j’avais appris que le bouquiniste Guido Canni avait rentré tout un lot de vieux papiers issus d’un débarras dans un immeuble en voie de réhabilitation, sis derrière la Basilica San Petronio. J’ai donc contacté mon correspondant. L’ami Guido m’indiqua qu’un lot pouvait sans doute m’intéresser. Je m’empressai donc d’aller l’apprécier de visu. Guido me livra des indications précieuses qui contribuèrent à éveiller ma curiosité. En effet, cet immeuble du « Quadrilatero » le plus ancien quartier de la ville, avait été habité par les descendants de la famille Pagello. (1)

Et là, vous découvrez la fameuse liasse, celle qui figure sur la photo que vous m’avez envoyée.

Exactement. Parmi tout un fatras de papiers poussiéreux, cette jarretière fanée qui entourait une liasse m’attira particulièrement. Sans savoir ce qu’elle contenait, Guido me la céda pour quelques euros.

signature GEORGEPouvez-vous me dire à partir de quand vous commencez à vous persuader que ces documents sont de la main de l’auteure de La mare au diable ? Selon vous, en effet, George Sand, alors âgée de trente ans, les aurait rédigés durant son escapade amoureuse en Italie avec Alfred de Musset ?

Quand on déchiffre un manuscrit, il faut s’accoutumer à l’écriture, rentrer en intimité avec celle-ci en quelque sorte. Parfois les caractères sont déformés, d’autres illisibles… Bref, après ce travail, j’ai pris le temps de retaper en clair les textes afin de pouvoir les étudier tout à loisir. Mais dès la première lecture, j’ai eu un choc. Tous les indices me conduisirent à penser que j’avais entre les mains un manuscrit de George Sand, des lettres de la même, une réponse de Musset, etc., et des illustrations. Ah, ces dessins ! J’avais oublié de vous les signaler. Un trésor !

Avez-vous fait authentifier l’écriture ?

Évidemment, c’était un point essentiel pour conforter ma thèse car il y a de nombreux textes apocryphes de George Sand, notamment des érotiques. J’ai donc faxé quelques pages à mon ami Edmond Bieverfield, professeur de littérature comparée à l’université de Berkeley, spécialiste de Sand. Le lendemain, son courriel était sans ambiguïté : les pages manuscrites dont je lui avais transmis des copies étaient bien écrites de la main de Sand. C’est son intime conviction. Elle rejoint la mienne.

Pouvez-vous nous conter dans quel contexte Inferno a-t-il été écrit ?

DIABLEL’histoire des relations entre Sand et Musset est éclairante à cet égard. Selon deux points de vue en ce qui concerne notre affaire. Je vous explique :
Premier point, la romance italienne entre George et Alfred se termine à Venise par la rupture et l’acrimonie. À l’hiver 1834, la passion entre ces deux êtres, âgés respectivement de 30 et 24 ans, se délite au cours de la maladie qui les atteint tous les deux. George, guérie de la dysenterie en premier, se console dans les bras du médecin appelé à leur chevet. Il s’agit de mon compatriote Pietro Pagello. Alfred guérit à son tour. La débauche et les beuveries d’Alfred deviennent insupportables à son amante. Alfred, en proie à des crises de jalousie terribles, la quitte et rejoint Paris. Leurs relations tumultueuses et sensuelles reprendront cependant de plus belle après le retour de George en France. Mais à Venise, donc, exit Musset ! Pendant cette période italienne, George file le parfait amour avec Pietro et travaille énormément, sans cesser toutefois d’écrire à Musset.
Deuxième point : la paternité de Gamiani ou deux nuits d’excès, ce brûlot érotique attribué à Musset mais que George dit avoir inspiré sinon rédigé en partie, alimente la querelle. Les lettres trouvées…

Que nous publierons également…

Il s’agit de deux lettres de George Sand, d’une lettre de Musset et une lettre d’un ami que je n’ai pas pu identifier. Ces lettres donc donnent une version qui fait avancer la recherche sur cette question particulière de la dispute entre les deux écrivains. Le défi qui en résulte donnera en définitive cet Inferno.

Pour vous, il n’y a donc aucun doute sur l’origine d’Inferno ?

Aucun. Et c’est un pur chef-d’œuvre. De mon point de vue, George Sand surpasse Musset, pour autant qu’on attribuât définitivement Gamiani au poète.

Mais le mystère demeure en ce qui concerne les estampes que comprenait la liasse en question ?

J’en conviens, et là, nous avons plusieurs hypothèses qui expliqueraient leur présence au côté du manuscrit. Ou bien George Sand avait emmené les dessins dans ses bagages, et c’est à partir de ces œuvres et des sensations qu’elles lui ont procurées qu’elle a conçu Inferno, ou bien l’auteur des illustrations a eu connaissance du texte en France et les lui a adressés en Italie.

Ne peut-il y avoir une troisième hypothèse, l’illustrateur ayant dessiné d’après le texte qu’elle a découvert en Italie lors d’une visite à George Sand ?

C’est fort peu probable de mon point de vue. Mais nous n’avons pas d’éléments ou d’indices attestant de la visite auprès de George de cette personne au talent graphique aussi sulfureux.

retrouvailles détailIllustrations de Marie Brizart (détails)

Effectivement, ces illustrations sont tout à fait étonnantes. Au surplus elles ne sont pas signées, auriez-vous identifié néanmoins leur auteur ?

J’ai poursuivi mes recherches dans ce sens. Il se trouve que la libido de George était vaste, si je puis me permettre cette allusion, à demi-mot. Dans l’autobiographie de George Sand  – L’histoire de ma vie –, je me suis longtemps interrogé sur une mention au sujet de Marie Brizart, une jeune femme qui fréquentait l’atelier du célèbre graveur Grandville. Elle faisait partie du cercle parisien de l’artiste à l’époque ; il semblerait que Sand ait eu une douce inclination pour l’élève du graveur. La voici de mémoire : « Marie consola mon chagrin comme aucune mère n’aurait pu le faire. » On prétend que ces relations furent très, très intimes. Que Marie ait pu participer au projet d’Inferno, en tant qu’inspiratrice ou illustratrice ex ante, eh bien, je le défends bien volontiers. Ces images ont une facture assez moderne, ce qui ne laisse pas d’intriguer. Mais le papier, le piqué d’insectes notamment, atteste leur ancienneté et leur authenticité.

Caro Professore Delsedere, grazie mille. Désormais, place aux exégètes et aux spécialistes.

(1) Médecin et amant de George Sand lors de son voyage en Italie, NDLE.

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